Le deuil et le chagrin dans une perspective interculturelle

Velorail Cantal

Le deuil est-il universel ? Ou répond-il à une logique culturelle, traditionnelle et religieuse ? Le deuil est-il instinctif ou dépend-il des constructions culturelles ?

La plupart des écrits contemporains sur le deuil et le chagrin conséquents au décès d’un être cher sont fondés sur des recherches menées auprès de personnes vivant en Europe et en Amérique du Nord au XXe siècle. La recherche utilise des théories et des méthodes qui sont issues de la même zone géographique et de la même période historique. Bien que les rapports sur le deuil proviennent de nombreuses cultures, il n’y a pas de consensus parmi les spécialistes sur les concepts qui expliquent la façon dont les individus et les communautés réagissent à la mort des proches.

Ce que le deuil a d’universel

Sur le plan biologique, le deuil est universel. Dans toutes les cultures, on pleure, on invite la famille à partager cette épreuve, on remercie ceux qui nous ont accompagnés dans le deuil (en Europe, il est coutume d’envoyer une carte de remerciement comme l’explique l’article suivant sur Ciedelen), etc. Le deuil pourrait donc être perçu comme une réponse instinctive, façonnée par le développement évolutionnaire de l’Homme. Peut-être que les animaux pleurent. Les primates et les oiseaux présentent des comportements qui semblent similaires à ceux des humains en réponse à la mort et à la séparation. Dans ce sens, la réponse instinctive est un schéma méta-interprétatif programmé dans notre patrimoine génétique. La réaction est suscitée par la perception de situations particulières : en effet, l’Homme, quelle que soit sa culture, réagit plus ou moins de la même manière aux menaces, aux préjudices, au succès et à l’échec. La culture, bien sûr, influence la façon dont chacun évalue les situations, mais des perceptions similaires des événements déclenchent des réactions instinctives similaires. Une mort dans l’entourage immédiat peut donc être considérée comme un déclencheur universel d’émotions de deuil.

Le modèle de deuil fondé sur l’instinct d’attachement a généré un grand nombre de recherches pour la pratique clinique. Dans cette théorie, un décès important déclenche une réaction semblable à celle qu’un enfant ressent lorsqu’il est séparé de sa mère. D’abord, l’enfant proteste et essaie de rejoindre sa mère. Ensuite, l’enfant désespère de retourner auprès de sa mère mais reste préoccupé. Enfin, l’enfant se désintéresse de la mère et s’en détache émotionnellement, même après son retour. Le deuil après la mort d’un être cher suit la même séquence préprogrammée de comportements. L’attachement est un comportement instinctif qui a une valeur de survie parce qu’il maintient l’enfant à proximité de la mère pour se protéger des prédateurs.

Le deuil est aussi un marqueur sociologique

Pour surmonter les sentiments de tristesse intense et de désarroi qui caractérisent le deuil, la personne endeuillée se résout parfois à cultiver des liens spéciaux avec le défunt. En d’autres termes, les personnes qui sont importantes pour nous font partie de notre « moi » profond et y restent après leur mort. On se demande souvent ce qu’aurait pensé l’être cher parti trop tôt dans certaines situations. On questionne nos propres choix de vie à travers l’avis supposé du défunt. Les personnes qui sont importantes pour nous peuvent continuer à jouer un rôle important dans notre vie et dans celle de notre entourage pendant de nombreuses années après leur décès. Ce genre de communion persistante avec les morts est un modèle de comportement récurrent dans l’histoire humaine. Cette communion post-mortem est même beaucoup plus courante que la rupture pure et simple de tous les liens avec le défunt. Le deuil et ses rituels installent les morts dans la mémoire collective ainsi que dans les souvenirs individuels de ceux qui les ont connus. Dans les rituels des ancêtres chinois, les morts font toujours partie de la famille, définissant ses valeurs et créant une identité partagée qui façonne la personnalité des plus jeunes. Les souvenirs des martyrs dynamisent les personnes vivantes qui croient aux idées ou aux causes pour lesquelles ils sont morts. L’analyse de la signification politique, historique ou culturelle des décès dans lesquels le deuil est partagé par l’ensemble de la société, et pas seulement par les membres de la famille, pourrait constituer un domaine d’étude fructueux pour les sociologues.

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